THE HARRY DICKSON STORY

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Lorsque j'ai mis mon Dossier Harry Dickson en ligne, une des premières lettres de félicitations qui m'est parvenu était signé du nom de Hervé Louinet. J'allais découvrir un homme charmant et qui partageait la même passion que moi pour l'oeuvre de Jean Ray. En plus, il eût la gentillesse de m'offrir un texte qui relate l'histoire mouvementée et aussi mystérieuse que son héros, Harry Dickson. Saurons-nous jamais toute la vérité sur la saga Harry Dickson ? Peut-être pas mais cet excellent article de Hervé est certainement ce que j'ai lu de plus complet et de plus pertinent sur le sujet. Il me fait donc plaisir avec son accord de le publier ici dans mon Dossier Harry Dickson.

C'est tout un honneur que me fait
Hervé et je le remercie pour sa confiance et son assistance. Cet article rehausse le prestige et le sérieux de mon Dossier par sa qualité et son intérêt.

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Première Partie

LA GENÈSE

La naissance de Harry Dickson, le personnage, coïncide avec l'apparition, en décembre 1886, d'un détective mondialement connu: Sherlock Holmes. La création de Arthur Conan Doyle aura un succès incroyable, au point d'en effacer outre le reste de l'oeuvre de l'auteur, l'auteur lui-même. Devant la notoriété grandissante des aventures du détective et de son acolyte, le docteur Watson, certains éditeurs vont flairer un filon et lancer à leur tour la publication des aventures d'un détective et de son faire-valoir. On trouvera ainsi une multitude de fascicules dans tous les pays du monde.

Si certains auteurs et éditeurs auront le courage de créer un nouveau personnage (Nick Carter, Lord Lister, Nat Pinkerton,...) plus ou moins inspiré de Sherlock Holmes, d'autres ne s'embêteront pas avec tout cela et feront écrire par des tâcherons des aventures de Sherlock Holmes sans l'accord de Conan Doyle.

En Allemagne, le 17 janvier 1907, le premier fascicule d'une série de 230 verra le jour. Son titre: "Detectiv Sherlock Holmes und seine weltberühmten abenteuer" ("Sherlock Holmes et ses plus fameuses aventures"). Les éditeurs de Conan Doyle en Allemagne, voyant que le personnage était réutilisé sans aucun droit, firent pression afin de faire disparaître le nom de Sherlock Holmes de ces parutions. L'affaire fût entendue et dès le 11ème numéro la série devint: "Aus dem geheimakten des welt-detektivs"[A.G.W.D.] ("Issus des dossiers secrets du roi des détectives"). Toutefois, les éditeurs de Conan Doyle ne virent pas (ou ne voulurent pas voir) que, même si la couverture ne le mentionnait pas, à l'intérieur du fascicule, le héros s'appelait toujours Sherlock Holmes.

La maison d'édition à l'origine de cette série et de bien d'autres, la "Verlagshaus für volkliteratur und kunst", bien que située à Berlin, avait des annexes dans beaucoup de villes de la planète. Ainsi, des traductions de plusieurs de ses séries virent le jour un peu partout dans le monde: en France (1907), en Suède (1908), au Portugal (1908), en Espagne, au Mexique et en Argentine (avant 1914). Notons que les éditions portugaises, espagnoles et sud-américaines étaient "signées" Conan DOYLE. Ces éditions pirates ont donc permis de faire connaître le personnage de Sherlock Holmes dans des pays que ne touchaient pas l'oeuvre de Conan Doyle.

C'est en 1907, le 15 octobre exactement, que l'éditeur "la nouvelle populaire" fait paraître en France un nouveau fascicule, "Les dossiers secrets de Sherlock Holmes". La publication et la traduction de l'allemand en est assurée par Fernand Laven. Là aussi, les éditeurs de Conan Doyle firent pression et le titre devint, dès le numéro 2: "Les dossiers secrets du roi des détectives". Et là aussi, Sherlock Holmes était présent à l'intérieur du fascicule. Ne paraîtront que seize fascicules jusqu'en mars 1908. L'importance de cette série française sera montrée plus loin puisqu'elle fera partie intégrante de la série des "Harry Dickson".

En décembre 1927, l'imprimeur-éditeur hollandais "Roman-, Boek- en Kunsthandel" fait paraître la première traduction néerlandaise des A.G.W.D. Le titre de cette série était: "Harry Dickson de amerikaansche Sherlock Holmes". Il y aura 180 fascicules bimensuels. C'est la première fois , dans cette longue et tortueuse histoire que le nom de Harry Dickson apparaît.

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Deuxième Partie

LA NAISSANCE

Nous sommes donc en présence de Harry Dickson.
Qui a créé le nom "Harry Dickson" ?
À cette question qui finalement n'est pas essentielle, certains vont citer Jean Ray.

Le nom de Harry Dickson apparaît donc pour la première fois le 1er décembre 1927. Jean Ray, qui était en prison à cette période (depuis le 6 mars 1926 et ce jusqu'au 1er février 1929) n'a donc pas pu "inventer" le nom. Et même si l'auteur avait été libre, celui-ci n'avait aucune relation avec la maison d'édition néerlandaise.

Bien que le héros dont nous parlons soit "né" en décembre 1927, le nom qu'il porte est apparu bien auparavant. En effet, en 1913 (oui, il n'y a pas d'erreur typographique) le titre" Les aventures de Harry Dickson" fait son apparition sur ... un écran de cinématographie. Six courts-métrages muets faisant partie de ce genre cinématographique que l'on appelait les "serials", constituaient une grande aventure à suivre en six numéros.

Cette série à été réalisée par René Plaissetty et le personnage du détective fut incarné par Edmond Van Daële. Pour information, René Plaissetty était un homme à tout faire de la Gaumont; son oeuvre a disparu. On ne connaît de lui que le titre de 6 films dont un seul a semble-t-il survécu: L'ile sans nom, un bon film d'aventure avec un titre, il est vrai, qui pourrait être celui d'un Harry Dickson. Quant à Edmond Van Daële - né en 1888 et dont on ne connait pas la date de décès -, son rôle le plus célèbre fut son incarnation de Robespierre dans le Napoléon d'Abel Gance en 1925-27. Si quelqu'un possède des renseignements sur ce sérial, sur le réalisateur ou sur l'acteur, n'hésitez à me contacter.

Afin d'alimenter le dossier sur l'origine du nom Harry Dickson, on cite souvent les noms de Harry Taxon, le faire-valoir de Sherlock Holmes (le faux des A.G.W.D.), un certain Allan Dickson, héros d'un fascicule populaire de cette époque créé par Arnould Galopin, sur lequel nous avons peu de renseignements, et Henry Dickson, le célèbre et réel musicien français. La formule habituelle veut que le mélange de tous ces noms ait donné naissance au Harry Dickson que l'on connaît.

Il est plutôt difficile de se prononcer sur cette origine, tant les indices sont, ou douteux, ou trop faciles à mettre en jeu. L'idéal restera le document administratif, type contrat qui assurera définitivement la solution de ce problème auquel, finalement, on prend plaisir à chercher une réponse convenable.

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Troisième Partie

QUAND ??



Les fascicules de Harry Dickson, tout comme les autres parutions sur support identique, n'ont pas été collationnées par les bibliothèques de France, de Belgique, ... En effet, la fragilité du papier (pulpe de papier, d'où le nom d'origine américaine de ce genre de parution: pulp) n'a pas permis de les stocker dans de bonnes conditions, donc de les conserver. Nous nous retrouvons donc sans fiche technique des bibliothèques pour ce qui est des dates, et sans l'intégralité de la série pour une étude complète.

Heureusement, la recherche de passionnés, de collectionneurs, a permis de faire avancer la machine. Le regroupement d'informations étant favorable. Parfois, la jalousie et la concurrence de ces mêmes personnes ont ralenti, voire arrêté la machine.

Les quatrièmes de couverture des numéros nous indiquent que 178 fascicules sont parus à un rythme bimensuel, sauf pour les 17 premiers et les 30 derniers qui paraissaient tous les mois. Le postulat concernant la fin de la série était basé sur la date du 10 mai 1940, date d'entrée des allemands en Belgique. Un simple calcul permet d'arriver au début de l'année 1931 pour ce qui est de la date de parution du premier numéro. Jacques Van Herp s'est longtemps opposé (amicalement) à Bruno Peeters à propos de cette datation. En effet, Peeters aurait eu entre les mains, l'espace d'un instant, le contrat de la maison d'édition belge, stipulant que Jean Ray devait uniquement traduire les histoires du néerlandais. Ce contrat était daté de 1929.

Nous voilà brutalement munis de dates qui semblent logiques et d'un contrat que personne n'a jamais revu.

C'est un article de "La revue des lectures" de 1930 qui vient faire pencher la balance. En effet, un "critique" de cette revue vient nous annoncer que la (mauvaise) série des Harry Dickson à déjà publié 17 numéros. Or 17 numéros à un rythme mensuel nous font retomber en 1929 pour ce qui est du début de la série. Ce n'est décidément pas simple.

Alors, la datation 1931-1940 se révèle fausse; celle nous amenant au contrat de 1929, apparemment juste. Ce contrat, que l'on rêve de pouvoir lire pourrait rendre tangible cette aventure...

Et puis, les choses se précisent. La recherche des fascicules en bibliothèque n'avait pas abouti mais une trace, retrouvée par Gérard Dôle, s'affichera dans "Bibliographie de France, Journal Général & Officiel de la Librairie". On y trouvera toutes les parutions. Toutes, même celle des Harry Dickson en fascicule accompagnées des dates de parution. La machine est relancée et pour de bon. Les passionnés, acharnés de l'oeuvre "rayenne" nous offrent des résultats impressionnants. L'intégralité des dates de parution, aussi bien pour les fascicules français que pour les allemands ou néerlandais, est disponible dans l'excellent travail de André Verbrugghen, pour le volume X des "Sailor's Memories".

Résultat des courses:
Le premier fascicule allemand ([A.G.W.D.] la source) parait le 17 janvier 1907.
Le dernier (n° 230), le 8 juin 1911.

Le premier fascicule néerlandais [Harry Dickson, de Amerikaansche Sherlock Holmes], la traduction parait le 1er décembre 1927.
Le dernier (n° 180), le 15 mai 1935.

Le premier fascicule français [Harry Dickson le Sherlock Holmes Américain] parait le 1er janvier 1929.
Le dernier (n° 178), le 1er avril 1938. Drôle de poisson d'avril...

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Quatrième Partie

QUI EST L'AUTEUR DES HARRY DICKSON ?



En 1960, Jean Ray cochera, sur le quatrième de couverture du numéro 178 (où tous les titres apparaissent) chaque aventure dont il se souviendra être l'auteur. Il annotera ainsi d'un petit trait 106 titres dont il revendiquait la paternité et doutera pour certains titres qu'il fera suivre d'un point d'interrogation (numéros: 29, 32, 44, 50, 51, 59 et 63). Attention ! Dans la liste que l'on peut trouver dans "L'archange fantastique", les numéros douteux de la liste de Jean Ray seront mal retranscrits. Trente ans après, Jean Ray ne fera que quelques erreurs. Il était certain, déjà à cette époque que plusieurs auteurs avaient écrit les aventures de Harry Dickson.

Aujourd'hui, grâce à André Verbrugghen, qui a minutieusement analysé, comparé, autopsié les fascicules français, néerlandais et allemands, nous avons une "correspondance" entre les différents numéros des trois séries. Sachant quel fascicule a été traduit, adapté ou totalement réécrit par Jean Ray, on en arrive aux résultats suivants:

Les n° 1 à 19 ont été traduits par un inconnu.
Les n° 20 à 44 et 47 à 49 ont été traduits/corrigés par Jean Ray.
Les n° 37, 45, 46, 50 à 62 ont été traduits/adaptés par Jean Ray.
Le n° 63 à été traduit (chapitres I à V) et créé (le reste) par Jean Ray.
Le n° 64 à été traduit (chapitre I) et créé (le reste) par Jean Ray.
Les n° 65 à 69, 73, 75 à 77, 81 à 106, 111 à 178 ont été entièrement créés par Jean Ray.
Les n° 70 à 72, 74, 78 à 80, 107 à 110 sont des rééditions des "Dossiers secrets du roi des détectives" (parus en 1907).

Concernant les six fascicules relatant la saga de "Flax", le "Moriarty" des aventures de Harry Dickson, dont les numéro sont: 18, 19, 21, 22, 26 et 27, on cite pour nom de traducteur, non pas Jean Ray, mais Gustave Le Rouge (l'auteur du "mystérieux docteur Cornélius", série de 18 fascicules parus en 1912-1913).


La maison chargée de la distribution de ces fascicules sur la Belgique, la maison Hip(polyte) Janssens, était située à Gand. Le contact avec Jean Ray a donc été facilité. Pour la France, la distribution a été assurée par les messageries Hachette.

Pour Jean Ray, le premier travail de traduction (n° 20) date du 15 juin 1930 (parution). Quant à la première création, (n° 63) elle date du 1er avril 1932. Le rythme de parution, chaque quinzaine, impose le même rythme d'écriture. Jean Ray racontera, lorsqu'on découvrit en 1959 qu'il était l'auteur des Harry Dickson:

"Je me mettais à ma machine à écrire qui pratiquement faisait cela toute seule, et moi je n'y étais pour rien. Je pratiquais l'écriture automatique. Cela se déclenchait brusquement à onze heures du soir, et à trois heures du matin, mon Harry Dickson était terminé"
(Cahier de l'Herne; p.272)

Ce travail infernal allait se poursuivre durant sept ans. Travail indispensable car travail alimentaire. N'oublions pas que Jean Ray sortait de prison, et qu'il était rejeté par beaucoup, aussi bien dans le domaine littéraire et éditorial que dans le domaine familial. C'était un homme seul, qui a livré un combat inégal avec le monde extérieur par l'intermédiaire de sa machine à écrire.

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Cinquième Partie

INTÉGRALE ???

Aujourd'hui, la disponibilité des aventures de Harry Dickson fait gravement défaut. Aucun éditeur n'a publié l'intégralité des aventures. Les plus belles rééditions sont celles des années soixante (premières réimpressions) parues chez Marabout. Malheureusement, seulement 80 fascicules seront réédités et de plus, le texte sera "réécrit". Des noms de personnages sont changés, de nombreuses phrases sont supprimées malgré leur importance pour une bonne compréhension de l'histoire.

Dans les années quatre-vingts, les éditions Néo se lancent dans une intégrale des aventures de Harry Dickson écrites par Jean Ray, principalement basée sur la liste que Jean Ray cochera. 21 volumes reliés pleine toile avec jaquette illustrée et reproduction d'une couverture d'un fascicule sur le dos nous donneront 105 fascicules; mais le travail ambitieux du départ dérape à plusieurs reprises. Outre la réutilisation des textes retouchés de chez Marabout, outre les "erreurs" de présentation sur les jaquettes, des erreurs d'attribution se glissent dans cette collection: le fascicule n°80 "La dame au diamant bleu" figure dans le volume 21 de "l'intégrale" or ce texte est un Laven du début de siècle. Même si on excuse l'ignorance de ce fait, on aurait pu à l'aide d'une simple lecture se rendre compte que Jean Ray n'était pas l'auteur de cette aventure, puisque le narrateur va, dans le récit, nommer Harry Dickson "Le Sherlock Holmes américain". Cela choque à la lecture car Jean Ray n'a jamais utilisé ce surnom. Notons enfin que dans certains fascicules des années trente, il n'y avait pas une histoire mais plusieurs petites aventures de Harry Dickson, sans aucune relation entre elles. Dans sa réédition, Néo à "oublié" de nous redonner le récit "La chambre hantée" qui composait avec "Le véritable secret de Palmer-Hotel" le fascicule numéro 155....

Parallèlement à l'édition Néo, qui débute en 1984, les éditions Corps 9 vont publier tous les autres récits non retenus par Néo, donc tous les récits non écrits par Jean Ray (normalement). Ainsi, les heureux possesseurs des deux collections ont l'intégralité des aventures de Harry Dickson par Jean Ray. Comme nous avons vu qu'il y avait des erreurs d'attribution dans la collection Néo, quelques titres de Jean Ray sont parus chez Corps 9. En ce qui concerne le texte, chez cet éditeur, n'ont été corrigés "que les coquilles et les barbarismes trop criants".

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Sixième Partie

LE POLICHINELLE D'ACIER

C'est ce titre qui est inscrit à la page trente du fascicule numéro 178 de la série. Jean Ray en écrira le premier chapitre. Nous sommes en 1938. Trois ans auparavant, la série néerlandaise - traduction des A.G.W.D. - se clôturait par le numéro 180, et l'on pouvait lire à la trentième page:

"Harry Dickson interrompt ses histoires policières passionnantes jusqu'à ce que des jours meilleurs puissent se présenter pour beaucoup de ses nombreux admirateurs" (traduction du néerlandais par André Verbrugghen - Sailor's Memories X ).

Pour la série française, aucun avertissement n'est venu informer le lecteur. Celui-ci s'est rendu à son kiosque en ce mois de mai 1938, pour découvrir que son fascicule favori n'était pas paru et qu'il ne le serait pas non plus le mois suivant et ce, pour longtemps.

Pour réellement comprendre toute l'histoire, les dates, les auteurs, ... il faudrait sûrement être détective privé et s'appeler Harry Dickson. Quelques indices nous font encore défaut et quelques autres seront découverts, un jour, au hasard d'un tiroir, d'une malle, d'un grenier. Beaucoup de passionnés se sont débattus dans les méandres de cette aventure, et c'est grâce à eux que nous en savons autant aujourd'hui, et c'est grâce à eux que j'ai écrit ces quelques lignes. On trouvera ci-dessous une liste des ouvrages de références qu'il faut consulter pour en savoir plus et qui m'ont servi de support pour cet article.

- Sailor's Memories X par André Verbrugghen et Francis Goidts
- Harry Dickson par Jacques Van Herp - Éditions "Recto-Verso", coll. "Ides... et autres" (2 volumes)
- Cahier de l'Herne n°38 Collectif - Éditions de L'Herne ( 1980 )
- L'archange fantastique par Jean-Baptiste Baronian et Françoise Levie Librairie des Champs-Elysées ( 1981 )

ainsi que les préfaces et postfaces de

- Harry Dickson - L'intégrale - Éditions Néo ( 1984-1986 )
- Les aventures de Harry Dickson - Corps 9 Édition ( 1983-1990 )

Hervé Louinet

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Johnny Hart